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COUP DE CŒUR –ERICH KÄSTNER
(1899 – 1974)
ekgarten

 

Erich Kästner, surtout connu comme auteur allemand des nombreux ouvrages pour enfants, était   journaliste, essayiste et scénariste, mais tout d’abord un excellent observateur au plus juste analytique et au plus haut point humain dont l’humour sec était caractéristique  à  décrire le petit « théâtre du monde » dit l’Allemagne.

Souvent tombés dans l’oubli ou parfois même in- ou méconnus sont ses nombreux poèmes (mais aussi ses discours et quelques  allocutions) dont je me permets de publier et de traduire un petit nombre mettant en avant 5 poèmes de différents cycles créatifs qui marquaient le travail d’Erich Kästner ainsi que le cours du temps d’histoire.

KÄSTNER, ERICH (1956) : Eine Auswahl. Berlin: Cecile Dressler Verlag. P. 8, 17, 86, 90, 108

Travail avant 1933

Grosse Zeiten

Die Zeit ist viel zu groß, zu groß ist sie.
Sie wächst zu rasch.
Es wird ihr schlecht bekommen.
Man nimmt ihr täglich Maß und denkt beklommen:
So groß wie heute war die Zeit noch nie.
Des grands moments ou Dans les grands temps

Le temps est beaucoup trop grand, trop grand est-il.
Il grandit trop vite.
Mal lui  en aura pris.
On en prend toujours les mesures et se dit avec inquiétude :
Le temps n’était jamais aussi grand comme aujourd’hui.

Sie wuchs. Sie wächst. Schon geht sie aus den Fugen.
Was tut der Mensch dagegen?  Er ist gut.
Rings in den Wasserköpfen steigt die Flut.
Und Ebbe wird es im Gehirn der Klugen.
Il grandissait. Il grandit. Et voilà, il déraille.
Que ce-que  fait l’homme pour y remédier ? Il est bon.
Tout autour, la marrée monte dans les caboches à l’eau.
C’est la marrée basse dans le cerveau des avisés.
Der Optmimistfink schlägt im Blätterwald.
Die guten Leute,die ihm Futter gaben,
sind glücklich, daß sie einen Vogel haben.
Der Zukunft werden sacht die Füße kalt.
Le pinson optimiste batte ses ailes dans la forêt des feuilles.
Les bons gens qui lui nourrissaient
Sont heureux d’avoir un oiseau au plafond.
Le futur commence légèrement à se dégonfler.
Wer warnen will,den straft man mit Verachtung.
Die Dummheit wurde zur Epidemie.
So groß wie heute war die Zeit noch nie.
Ein Volk versinkt in geistiger Umnachtung.
Celui qui ne veut que les mettre en garde se fait traiter par le mépris.
La bêtise devenait l’épidémie.
Le temps n’était jamais aussi grand comme aujourd’hui.
Un peuple sombre dans l’aliénation mentale.
Marschliedchen

Ihr und die Dummheit zieht in Vierrerreihen
in die Kasernen der Vergangenheit.
Glaubt nicht, daß wir uns wundern, wenn ihr schreit.
Denn was ihr denkt und tut, das ist zum Schreien.

Petite chanson militaire

Vous  et la bêtise vous installez  en rangs de quatre
dans les casernes du passé.
Ne pensez pas que nous allons nous étonner quand vous crierez.
Parce que ce que vous pensez et faites, c’est à crier.

Ihr kommt daher und laßt die Seele kochen.
Die Seel kocht, und die Vernunft erfriert.
Ihr liebt das Leben erst, wenn ihr marschiert,
weil dann gesungen wird und nicht gesprochen.
Vous arrivez et vous portez l’âme à l’ébullition.
L’âme bouillit, et la raison meurt de froid.
Vous aimez la vie seulement quand vous marchez,
Parce qu’à ce moment-là, on chante et on ne parle pas.
Marschiert vor Prinzen, die erschüttert weinen :
Ihr findet doch nur als Parade statt!
Es heißt ja: Was man nicht im Kopf hat,
hat man gerechterweise in den Beinen.
Marchez devant les princes, qui pleurent atterrement :
Mais vous n’êtes qu’une parade !
Comme dit la chanson : Ce qu’on n’a pas dans la tête,
on l’a pour, être juste, dans les jambes.
Ihr liebt den Haß und wollt die Welt dran messen.
Ihr werft dem Tier im Menschen Futter hin,
damit es wächst, das Tier tief in euch drin!
Das Tier im Menschen soll den Menschen fressen.
Vous aimez la haine et vous voulez mesurer le monde avec elle.
Vous nourrissez l’animal dans l’être humain,
Pour qu’il grossisse, l’animal profond en vous !
L’animal dans l’homme doit manger l’homme.
Ihr möchtet auf den Trümmern Rüben bauen
Und Kirchen und Kasernen wie nich nie.
Ihr sehnt euch heim zur alten Dynastie
Und möchtet Fideikommißbrot kauen.
Vous voudrez cultiver des betteraves sur les ruines
Et monter des églises et casernes comme jamais.
Vous aspirez le retour de la vieille dynastie
Et vous voudrez mâcher le pain du fidéicommis.
Ihr wollt die Uhrenzeiger rückwärts drehen
Und glaubt, das ändere der Zeiten Lauf.
Dreht an der Uhr! Die Zeit hält niemand auf!
Nur eure Uhr wird nicht mehr richtig gehen.
Vous voulez tourner l’aiguille à l’arrière
Et vous pensez que ça changeait le cours des temps.
Tournez l’horloge ! Personne ne retient le temps !
Seule votre horloge ne donnera plus l’heure exacte.
Wie ihr’s euch träumt, wird das Land (Deutschland im Original) sich nicht erwachen.
Denn ihr seid dumm und nicht auserwählt.
Die Zeit wird kommen, da man sich erzählt:
Mit diesen Leuten war kein Staat zu machen!
Comme vous le vous rêvez, le pays (L’Allemagne dans l’original)  ne va pas se réveiller.
Parce que vous êtes bêtes et n’êtes pas élus.
Le temps viendra quand on va se raconter :
Avec ces gens, aucun état n’était faisable.

Après guerre : Automne 1947

Kleines Solo

Einsam bist du sehr alleine.
Aus der Wanduhr tropft die Zeit.
Stehst am Fenster. Starrst auf Steine.
Träumst von Liebe. Glaubst an keine.
Kennst das Leben. Weißt Bescheid.
Einsam bist du sehr alleine – Und am schlimmsten ist die Einsamkeit zu zweit.
Petit Solo

Solitaire tu es très seul.
Le temps coule de l’horloge murale.
Devant la fenêtre, tu fixes les pierres.
Tu rêves de l’amour .Tu ne croit à aucun.
Tu connais la vie. Tu t’y  connais.
Solitaire tu es très seule – Et le pire c’est la solitude à deux.
Wünsche gehen auf die Freite.
Glück ist ein verhexter Ort.
Kommt die nahe. Weicht zur Seite.
Sucht vor Suchenden das Weite.
Ist nie hier. Ist immer dort.
Stehst am Fenster. Starrst auf Steine.
Sehnsucht krallt sich in dein Kleid.
Einsam bist du sehr alleine – Und am schlimmsten ist die Einsamkeit zu zweit.
Les souhaits partent à la recherche.
Bonheur c’est un endroit ensorcelé.
Il se t’approche. Il s’écarte.
Cherche à se mettre à l’abri des chercheurs.
N’est jamais ici. Est toujours là-bas.
Devant la fenêtre, tu fixes les pierres.
(L’Aspiration lointain) Sehnsucht s’agrippe à ta robe.
Solitaire tu es très seule – Et le pire c’est la solitude à deux.
Schenkst dich hin. Mit Haut und Haaren.
Magst nicht bleiben, wer du bist.
Liebe treibt die Welt zu Paaren.
Wirst getrieben. Mußt erfahren,
daß es nicht die Liebe ist….
Tu t’offres. Avec corps et âme.
Tu ne veux pas rester celui que tu es.
L’amour pousse le  monde à créer des couples.
Tu es poussé. Tu dois apprendre,
Que ce n’est pas l’amour….
Bist sogar im Kuß alleine.
Aus der Wanduhr tropft die Zeit.
Gehst ans Fenster. Starrst auf Steine.
Brauchtest Liebe. Findest keine.
Träumst vom Glück. Und lebst im Leid.
Einsam bist du sehr alleine – Und am schlimmsten ist die Einsamkeit zu zweit.
Même dans le baiser, tu es seul.
Le temps coule de l’horloge murale.
Devant la fenêtre, tu fixes les pierres.
Tu avais besoin de l’amour. Tu ne le trouves pas.
Tu rêves de bonheur. Et tu vis dans la souffrance.
Solitaire tu es très seule – Et le pire c’est la solitude à deux.

Éventuellement une petite pensée concernant  le terme Sehnsucht qui n’est non seulement un mot « très allemand »  mais aussi représentatif d’un concept entier :

http://www.arte.tv/fr/le-mot-sehnsucht/1413684,CmC=1413676.html

http://en.wikipedia.org/wiki/Sehnsucht

Pendant les  années 1949  -1955

Zum Neuen Jahr

„Wird’s besser ? Wird’s schlimmer ? “
fragt man alljährlich.
Seien wir ehrlich :
Leben ist immer
lebensgefährlich.

A l’occasion du Nouvel An

« Sera-t-il mieux? Sera-t-il pire? »
Demandent-ils tous les ans.
Soyons honnêtes :
La vie est toujours
mortelle.

Mitleid und Perspektive
oder
Die Ansichten eines Baumes

Hier, wo ich stehe, sind wir Bäume,
die Straße und die Zwischenräume
so unvergleichlich groß und breit.
Mein Gott, mir tun die kleinen Bäume
am Ende der Allee entsetzlich leid!

Pitié et Perspective
ou
Les avis d’un arbre

Ici, où je suis, nous sommes les arbres,
la rue et les interstices
d’une hauteur et d’une largeur si incomparables.
Mon dieu, les petits abres
au bout de l’allée me font terriblement pitié !

Zum Autor:
http://www.erich-kaestner-museum.de/index.php?option=com_content&view=article&id=7&Itemid=27http://kaestnerimnetz.wordpress.com/
http://www.erichkaestnergesellschaft.de/index.php?option=com_content&view=article&id=4&Itemid=3
A propos de l’auteur:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Erich_K%C3%A4stner
http://german.about.com/library/weekly/aa112999a.htm 
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Je remercie l’auteur  André Herrmann pour cet article apparu sur le blog “Weltnest.de“, le                     24 novembre 2013:

http://www.weltnest.de/Blog/232/weihnachtsmarkt-in-leipzig-betrunkene-muttis-seit-1458

Sous la devise “Restons réaliste”, ce petit texte ne touche pas seulement Leipzig et des nombreuses autres villes sur le terrain germanophone mais la vie urbaine de toute l’Europe….

“Mardi prochain, le 26 novembre, le traditionnel marché de Noël de Leipzig ouvrira ses portes pour un peu moins de 4 semaines. Depuis 1458, des milliers de quarantenaires bourrés s’y rencontrent annuellement, munis des ramures clignotantes, pour nous faire humblement remarquer que la période de marché de Noël est la pire saison de l’année.

Quand je m’installais à Leipzig, il y a 75 ans, il m’arrivait que l’incident se grave profondément dans ma mémoire. C’était le 20 décembre. Mes parents m’avaient amené la première fois au marché de Noël. L’endroit était envouté d’une ambiance même merveilleuse. Mes parents buvaient du thé et du vin chaud et, en m’offrant un pain d’épice gros comme le poing, ils m’avaient rendu l’enfant le plus heureux entre Delitzsch et Markleeberg. Ils me disaient que je pouvais même m’acheter, là-bas dans la cabane, un punch pour enfants et mon petit cœur sautait dans le rythme de mes jambes qui partaient en hâte.

Puis, une maman chancelante sans contrôle qui portait une ramure clignotante sur la tête me heurtait. Je tombais dans la soupe de neige. Dépourvue d’expression la maman se tournait – au lieu d’une excuse, seul un rayon-vin-chaud tout rouge sortait de sa bouche sous qui ensevelissait non seulement mon anorak, mais aussi, sempiternellement, mon envie de marché Noël.

Cette semaine alors,  l’aimant aux quarantenaires lipsiens aka le « traditionnel marché de Noël » ouvre la 555e fois. L’année passée, 2 millions personnes ivres, au total, se rencontraient dans le centre-ville pour rendre hommage au dieu du vin en Tétra-pack, velouté de 8 kg de sucre et 4 litres d’eau. Cette année, elles pourraient même devenir encore plus nombreuses, grâce à l’ouverture imminente du « Bud-Spencer-Tunnel ».

Ce n’est pas un hasard si le sapin de Noël municipal est 2 mètres plus haut qu’en 2011 et que le marché ouvre un jour de plus que les années précédentes. Il y a, également, ENFIN, encore plus de cabanes qui vendent toutes les mêmes brols – même des trains spéciaux (affublés « Vin-chaud-Express » – pfoui, honte !) partent d’Hambourg et de Berlin en direction de la ville de héros.

Tout le monde, qui n’aime pas dépenser volontairement son argent pour l’artisanat original des monts Métalliféres importé de la Chine ou qui ne travaille pas comme pickpocket indépendant, doit, soyons clair, s’attendre une période d’austérité. Chaque jour à partir de 10 heures du matin, les drôles groupes des trentenaires++ vont glander devant les hautes tables dans la Grimmaische ou dans la Petersstraße et ils vont siffler le vin chaud jusqu’ils perdent toutes leurs inhibitions. Puis ils se mettront les ramures clignotantes sur les têtes et commenceront, le postérieur vacillant, à danser auprès les piétons passants, qui se sont de nouveau, par erreur, égarés dans le centre-ville. Non, je ne comprends pas le concept du marché de Noël : Pourquoi chamboule-t-on des milliers des années de civilisation humaine et s’installe-t-on à l’extérieure dans le froid pour y, en revanche, boire quelque chose de chaud qui coute dans sa production au maximum 50 cents, mais se vend cependant dans la baraque décorée de manière solennelle pour 4 euros ? Et qu’est-ce que ça a à voir avec Noël ?

Vous avez raison ; on ne doit pas déconstruire le spectacle, sinon il nous paraîtra nécessairement complètement absurde. De même, on devrait boire du vin chaud autant que possible, pour ne, surtout pas, se mettre dans l’embarras d’une pensée. Si, en effet, on n’y réfléchit plus du tout, on peut y éventuellement déceler un sens : que le « Milka X-Mas Tour » et « Audi Winterworld » se font accorder des places éminentes dans l’événement de Noël si solennel bien que le marché de Noël veut de l’amour, de la tradition ou quelque chose comme ça – et, en tout cas, pas de commerce.

Mais le pire du marché Noël de Leipzig est : „Gohlis (quartier) garde le silence ! Les autochtones ne se soulèvent pas, pas de pétition contre les vacillantes « soirées filles » qui ne portent aucun but. Même pas une page Facebook incendiaire, rien ! Tout le contraire : Gohlis ne bouge pas un seul orteil. Supposons que la revenue annuelle de la vente des gobelets supercools sera accordée à l’association bénévole de soutien à la construction de l’église doyenné à la place Leuschner.

Et ceci est aussi, d’une certaine manière, dommage.”

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Lulu est morte  – 4 (Wladimir Kaminer “Mein Leben im Schrebergarten”)

La plupart des jardiniers dans notre colonie ne font aucun cas des animaux domestiques. Ici, je connais quelques chats et, de temps en temps, ça aboie sur l’une ou l’autre parcelle. Surtout les couples plus âgés s’achètent un chien pour avoir quelqu’un qui leur écoute. C’est compréhensible. Après un demi-siècle de vie commune, les couples plus âgés n’ont plus grand chose à se raconter en règle générale. Les pensées intelligentes sur le sens et le fond de la vie étaient déjà échangés à plusieurs reprises, les vieilles blagues déjà mille fois racontées et des nouvelles ne se sont, bizarrement, pas crées. Les enfants sont adultes et déménagés. Ou, ils sont restés, mais ils n’écoutent pas. C’est pourquoi ils aiment parler avec leur chien ou avec leur télévision. On peut toujours compter sur le chien et la télévision. Dans l’histoire de la communication il n’est jamais arrivé qu’un chien ou une télévision aient contredit leur interlocuteur.

Les chats du Schrebergarten ne sont pas des animaux câlins. Dans leurs droits, ils sont sur un pied d’égalité avec les jardiniers et dans leur allure, ils ressemblent à leurs propriétaires. Les chats du Schrebergarten sont soignés, souvent un peu rondelets et ils aiment porter des bijoux, par exemple un collier avec une petite cloche ou avec le numéro de leur parcelle. Leur occupation préférée est la simulation d’une chasse fatigante, en guettant une proie dont ils n’ont en principe pas besoin. De la même manière que les jardiniers simulent une dure exploitation agricole, comme s’ils devaient se nourrir des produits de leur jardin, les chats courent après des petits oiseaux noirs qu’ils ne peuvent ni attraper ni manger. Ils échouent à leur chasse. À cause de la cloche et leur surcharge pondérale, ils ne réussissent pas à surprendre les oiseaux.

Lulu est morte – 3 (Wladimir Kaminer “Mein Leben im Schrebergarten”)

Le cochon d’Inde est d’un côté extrêmement fragile, et d’un autre côté curieux. Ce mélange explosif fait que les cochons d’Inde vont de pair avec la mort. Les grands-pères sont – en règle générale –  vieux, et ils ont vu du pays quand ils meurent. Les cochons d’Inde, par contre, meurent souvent jeunes et inexpérimentés – comme des Rockstars. Ils n’aiment de plus que de grignoter des câbles électriques ; ils ont le talent à se rendre aux endroits dont il n’existe aucun retour. Je connaissais des cochons d’Inde qui s’étaient endormis dans un four de micro-ondes et des cochons d’Inde qui avaient réussi à mettre leur nez dans un déchiqueteur. Je me souviens, en outre, d’une famille de cochons d’Inde qui fut, telle une petite paillote sur le balcon, touchée par une pièce d’artifice lors de la grande fête de Nouvel an. Bagdad n’était rien comparé à cela.

En règle général, l’enfant enregistre la perte du cochon d’Inde beaucoup plus tragiquement que la perte du grand-père, parce que des cochons d’Indes sont plus chou, et à tous points de vue, plus à plaindre. Mais cela ne vaut que pour leur propre animal. Quand les enfants racontent leur perte douloureuse aux amis du même âge, ceux-ci, sans-cœur, se moquent seulement d’eux.

« Maman est dans la cuisine et ne dit rien. Papa regarde à travers de la fenêtre et ne dit rien. Je pensais que Lulu dormait, mais elle ne dormait pas. »

Pendant toute une journée, la fille de madame Beere racontait la mort de son cochon d’Inde et tapait sur les nerfs de tout le monde.

« Quel âge avait-il ? Avait-il une inflammation du cérumen ? Demande à ta mère, elle t’achètera sûrement un nouveau. », ricanaient les autres enfants dans la colonie des jardins ouvriers, faisant encore plus pleurer la fille de madame Beere.

Des enfants sont apparemment incapables d’avoir pitié. Moi, par contre, j’écoutais l’histoire de Lulu dans ses moindres détails, plusieurs fois de suite, sans ricaner une seule fois, et je présentais même, demi-sincèrement, mes condoléances. Lulu avait eu trois ans. En jouant, elle avait avalé de travers un petit homme Playmobil. Je n’avais pas bien connu Lulu, et ne l’avais vu qu’une fois dans le jardin de madame Beere. La fille de madame Beere y avait ramené son cochon d’Inde de temps en temps. A l’époque, Lulu avait l’air complètement surmené. Elle se réjouissait probablement de l’air frais, mais ne savait absolument pas quoi faire avec cette soudaine liberté. Un cochon d’Inde n’avait pas de mission et pas de place dans le cycle de la vie d’un jardin ouvrier, ainsi que dans la chaîne alimentaire naturelle. Personne n’en avait besoin – seulement l’enfant. Lulu tournait allègrement et sans raison sur le terrain, et – tellement gagnée par l’enthousiasme de la réussite de sa vie – elle chiait sans arrêt.

Lulu est morte – 2 (Wladimir Kaminer “Mein Leben im Schrebergarten”)

C’est l’arrière-saison. Ma foi… Si les bouddhistes ont raison avec l’idée de la réincarnation, je ne souhaite à personne d’être réincarné en mouche du vinaigre. Elles ont une vie fébrile et elles ont un look de merde. Il est nettement mieux de renaître comme quelque chose de croustillant, éternellement jeune et aimable. Mais qu’est-ce que ça peut être? Des bâtonnets de poisson, peut-être? Effectivement, beaucoup d’enfants et même quelques adultes les aiment bien ; en même temps, ils peuvent facilement passer 100 ans dans le congélateur. J’ai déjà vu des bâtonnets de poisson qui étaient, d’après leur étiquette, plus âgés que le congélateur dans lequel ils étaient posés. Tout de même, ils avaient encore l’air croquant. Mais quand on les décongelait, ils sentaient le poisson. Qui, déjà, veut sentir toute sa vie le poisson sans être un. À vrai dire, des bâtonnets de poisson ont un goût de carton et ils ne sont pas beaux. Les enfants les aiment quand même. Ils ne les aiment pas pour des qualités particulières, mais du fond du cœur, simplement, comme ça. Le véritable amour est toujours déraisonnable ; il naît par dépit, en dehors de tout propre avantage. C’est pourquoi le goût des bâtonnets de poisson ne joue absolument aucun rôle dans cet amour. Ils se font dévorer, dans le plus grand carnage, avec du ketchup et de la moutarde.

Dans le temps jadis, quand les trois générations se voyaient encore régulièrement et étaient réunies à table lors du petit-déjeuner, du déjeuner, et du dîner, les enfants pouvaient adresser leur amour directement aux parents. Dans une société fondée sur le rendement individuel, les générations ne sont plus tributaires les unes des autres. Elles ont pris des précautions en se capitonnant sous forme d’assurance dépendance, elles dérivent de plus en plus. À tel point que les parents ne jouent presque plus aucun rôle dans la réalité de leurs enfants. Leurs propres premiers contacts avec la vie et la mort ont lieu au-delà de la famille. Les bâtonnets de poisson remplacent la première expérience amoureuse. Le grand-père était, jadis, responsable du  premier contact avec la mort. Celui qui était blessé au genou au cours de la guerre et qui, à moitié sourd, toussait en râlant. Le grand-père qui, lors du repas, avait toujours eu la place d’honneur à la table et qui, un jour, crevait.

Ensuite, il était couché sur exactement la même table, en habit de cérémonie et inhabituellement calme, le visage blanc comme un linge, il était libéré en guise d’adieu ; et il faisait que la dernière génération ait eu leurs premières expériences frissonnantes avec la mort. Mais depuis qu’on transbahute les grands-Peres dans des maisons de retraite dès qu’ils montrent un signe de faiblesse, c’est le cochon d’Inde qui a repris le rôle du grand-père dans la plupart des ménages.

Premier essai depuis très longtemps, premier extrait du livre au sujet du petit jardin urbain, tous les deux mentionnés dans les articles précédents.

Mais avant, une petite présentation de l’AUTEUR:

Wladimir Wiktorowitsch Kaminer, né le 19 juillet 1967 à Moscou, d’origine russo-juive, est un écrivain et un chroniqueur allemand. Kaminer écrit ses textes en allemand et non dans sa langue maternelle qui est le russe (http://www.wladimirkaminer.de/)

Véritable enfant de Moscou, il y passa non seulement son enfance et son adolescence, mais y acheva aussi son service militaire.

Après une formation d’ingénieur du son pour théâtre et pour radio, il s’inscrivit aux études de dramaturgie à l’institut d´état de l’art de théâtre à Moscou (ГИТИС – GITIS).

Juin 1990, il eut droit d’asile humanitaire en RDA; et même avant l’adhésion de la RDA à la RFA, le 3. octobre 1990, il obtint la nationalité allemande de la RDA et ce pourquoi, après, il reçut automatiquement celle de la RFA.

Il fut longtemps membre de la « Reformbühne Heim & Welt » (« théâtre domicile et monde ») et ce dans le cadre de celle-ci qu’il présenta au « Kaffee Burger » ses récits les plus récents.

Wladimir Kaminer publia régulièrement ses textes dans différents journaux et magazines allemands, mais il eut également une émission hebdomadaire („Wladimirs Welt“) sur la chaîne de SFB 4Radio Multikulti et tint une rubrique occasionnelle au sein du ZDFMorgenmagazin.

En outre, il organisa, ensemble avec Yuriy Gurzhy, des soirées au « Kaffee Burger » (« Russendisko ») dont quelques mixes sortirent sous l’étiquette « Russendisko » chez le Label Trikont.

Kaminer vit avec sa femme Olga, également d’origine russe, et ses deux enfants dans le quartier Prenzlauer Berg à Berlin.

Extrait du livre « Mein Leben im Schrebergarten » – « Ma vie dans le Schrebergarten » de Wladimir Kaminer, Golmann Verlag (2009) (voir Souvenir de jardin – Introduction

  • ISBN-10: 3442542707
  • ISBN-13: 978-3442542703

Lulu est morte – 1

Si j’étais pape, je dissoudrais immédiatement l’ancienne église et je donnerais naissance à une nouvelle – une église divine sous forme de démocratie directe pour une vie saine et variée.

Une église, telle que je la favoriserais, garderait bien évidemment les us sportifs et les coutumes privilégiant la vie, comme par exemple : jeûner à la lumière des chandelles, fredonner ensemble les airs de variété, baptiser les bébés d’amusants doubles prénoms, et une recherche collective de la vérité se terminant dans un pèlerinage au trou du cul du monde.

Toutes les coutumes violentes et méprisantes pour le genre vivant, comme par exemple : brûler, décapiter, fouetter, lapider, crucifier ne seraient pas tolérées, et seraient condamnées à la mise à la porte, de même que toute sorte d’altercation théologique sur la question de qui a le meilleur dieu. Les priorités de notre église seraient la répartition équitable de la récolte, la lutte contre le réchauffement global de la Terre et une alimentation saine. Le reste du temps, les croyants devraient réfléchir sur la finitude. L’idée que chaque vie est courte et fragile, peut rendre grand et fort.

L’idée de la finitude est mon idée préférée, à laquelle je ne pense toutefois qu’en arrière-saison, face au grand nombre des mouches du vinaigre qui envahissent tout dans cette période et dont la durée de vie est calculée beaucoup plus justement que la mienne. Personne, dans ce peuple doucement bourdonnant, ne va passer Noël avec nous. Même avant d’avoir terminé d’écrire ce chapitre, elles vont probablement toutes être mortes, et personne ne versera une larme.

Ce dernier temps, les mouches du vinaigre ont cassé les pieds à tout le monde avec leurs vols fébriles dans tous les sens. Elles étaient partout : dans la cuisine, sur l’écran, dans la salle de bain et aux toilettes. Elles nageaient dans chaque verre à bière, à vin et dans chaque Cuba Libre qu’on commandait. On ne pouvait consommer ni liquides fruités, ni alcoolisés, sans avaler au passage au moins deux mouches du vinaigre. Elles étaient importunes et répugnantes. Mais malgré tout, mes mains restaient propres, je ne cherchais pas des poux avec les mouches du vinaigre, je ne tuais pas une seule d’entre-elles. Je pouvais bien saisir pourquoi elles étaient si fébriles. Leur espérance de vie est courte à en disjoncter ; dans une telle situation, n’importe qui tomberait dans le verre. Et qui alors oserait, dans de telles conditions tragiques, gâcher les derniers jours ou voire heures d’une mouche du vinaigre. Seule un fasciste, quelqu’un sans aucun sens de moral. Je les sauvais, quand et où je pouvais. Je les repêchais de mon verre, les lançais dans l’air, mais la plupart d’entre elles était déjà morte et tombaient, comme des cendres, par terre. Seul un petit nombre d’elles survivait. Elles s’envolaient directement – simplement, ne pas perdre du temps. Car une mouche du vinaigre a aussi beaucoup à faire quand elle arrive au monde. D’abord, elle a besoin de quelques heures pour regarder un petit peu à gauche et à droite, et pour surmonter sa propre puberté. De suite, elle se promène en volant, se laisse tomber, comme une feuille dans le vent du sort, et se fait de temps en temps enfoncer dans l’un ou l’autre des verres de bière. « C’est gai, en principe, maintenant, je peux commencer à lancer mon projet de vie, c’est parti » , pense la mouche du vinaigre qui atterrit dans la mousse.

Si c’est ma bière, la mouche a éventuellement de la veine. Mais si elle se noie dans la bière d’un fasciste, tout projet de vie ne lui sert pas à grande chose. À cette occasion, je voudrais commémorer avec une minute de silence toutes les mouches du vinaigre qui ne sont plus parmi nous.

Hier encore, la Terre tremblait de leur doux bourdonnement, maintenant elles nous ont quittés.