Schrebergarten – Extrait n°2

Lulu est morte – 2 (Wladimir Kaminer “Mein Leben im Schrebergarten”)

C’est l’arrière-saison. Ma foi… Si les bouddhistes ont raison avec l’idée de la réincarnation, je ne souhaite à personne d’être réincarné en mouche du vinaigre. Elles ont une vie fébrile et elles ont un look de merde. Il est nettement mieux de renaître comme quelque chose de croustillant, éternellement jeune et aimable. Mais qu’est-ce que ça peut être? Des bâtonnets de poisson, peut-être? Effectivement, beaucoup d’enfants et même quelques adultes les aiment bien ; en même temps, ils peuvent facilement passer 100 ans dans le congélateur. J’ai déjà vu des bâtonnets de poisson qui étaient, d’après leur étiquette, plus âgés que le congélateur dans lequel ils étaient posés. Tout de même, ils avaient encore l’air croquant. Mais quand on les décongelait, ils sentaient le poisson. Qui, déjà, veut sentir toute sa vie le poisson sans être un. À vrai dire, des bâtonnets de poisson ont un goût de carton et ils ne sont pas beaux. Les enfants les aiment quand même. Ils ne les aiment pas pour des qualités particulières, mais du fond du cœur, simplement, comme ça. Le véritable amour est toujours déraisonnable ; il naît par dépit, en dehors de tout propre avantage. C’est pourquoi le goût des bâtonnets de poisson ne joue absolument aucun rôle dans cet amour. Ils se font dévorer, dans le plus grand carnage, avec du ketchup et de la moutarde.

Dans le temps jadis, quand les trois générations se voyaient encore régulièrement et étaient réunies à table lors du petit-déjeuner, du déjeuner, et du dîner, les enfants pouvaient adresser leur amour directement aux parents. Dans une société fondée sur le rendement individuel, les générations ne sont plus tributaires les unes des autres. Elles ont pris des précautions en se capitonnant sous forme d’assurance dépendance, elles dérivent de plus en plus. À tel point que les parents ne jouent presque plus aucun rôle dans la réalité de leurs enfants. Leurs propres premiers contacts avec la vie et la mort ont lieu au-delà de la famille. Les bâtonnets de poisson remplacent la première expérience amoureuse. Le grand-père était, jadis, responsable du  premier contact avec la mort. Celui qui était blessé au genou au cours de la guerre et qui, à moitié sourd, toussait en râlant. Le grand-père qui, lors du repas, avait toujours eu la place d’honneur à la table et qui, un jour, crevait.

Ensuite, il était couché sur exactement la même table, en habit de cérémonie et inhabituellement calme, le visage blanc comme un linge, il était libéré en guise d’adieu ; et il faisait que la dernière génération ait eu leurs premières expériences frissonnantes avec la mort. Mais depuis qu’on transbahute les grands-Peres dans des maisons de retraite dès qu’ils montrent un signe de faiblesse, c’est le cochon d’Inde qui a repris le rôle du grand-père dans la plupart des ménages.

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