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Monthly Archives: October 2013

Lulu est morte  – 4 (Wladimir Kaminer “Mein Leben im Schrebergarten”)

La plupart des jardiniers dans notre colonie ne font aucun cas des animaux domestiques. Ici, je connais quelques chats et, de temps en temps, ça aboie sur l’une ou l’autre parcelle. Surtout les couples plus âgés s’achètent un chien pour avoir quelqu’un qui leur écoute. C’est compréhensible. Après un demi-siècle de vie commune, les couples plus âgés n’ont plus grand chose à se raconter en règle générale. Les pensées intelligentes sur le sens et le fond de la vie étaient déjà échangés à plusieurs reprises, les vieilles blagues déjà mille fois racontées et des nouvelles ne se sont, bizarrement, pas crées. Les enfants sont adultes et déménagés. Ou, ils sont restés, mais ils n’écoutent pas. C’est pourquoi ils aiment parler avec leur chien ou avec leur télévision. On peut toujours compter sur le chien et la télévision. Dans l’histoire de la communication il n’est jamais arrivé qu’un chien ou une télévision aient contredit leur interlocuteur.

Les chats du Schrebergarten ne sont pas des animaux câlins. Dans leurs droits, ils sont sur un pied d’égalité avec les jardiniers et dans leur allure, ils ressemblent à leurs propriétaires. Les chats du Schrebergarten sont soignés, souvent un peu rondelets et ils aiment porter des bijoux, par exemple un collier avec une petite cloche ou avec le numéro de leur parcelle. Leur occupation préférée est la simulation d’une chasse fatigante, en guettant une proie dont ils n’ont en principe pas besoin. De la même manière que les jardiniers simulent une dure exploitation agricole, comme s’ils devaient se nourrir des produits de leur jardin, les chats courent après des petits oiseaux noirs qu’ils ne peuvent ni attraper ni manger. Ils échouent à leur chasse. À cause de la cloche et leur surcharge pondérale, ils ne réussissent pas à surprendre les oiseaux.

Lulu est morte – 3 (Wladimir Kaminer “Mein Leben im Schrebergarten”)

Le cochon d’Inde est d’un côté extrêmement fragile, et d’un autre côté curieux. Ce mélange explosif fait que les cochons d’Inde vont de pair avec la mort. Les grands-pères sont – en règle générale –  vieux, et ils ont vu du pays quand ils meurent. Les cochons d’Inde, par contre, meurent souvent jeunes et inexpérimentés – comme des Rockstars. Ils n’aiment de plus que de grignoter des câbles électriques ; ils ont le talent à se rendre aux endroits dont il n’existe aucun retour. Je connaissais des cochons d’Inde qui s’étaient endormis dans un four de micro-ondes et des cochons d’Inde qui avaient réussi à mettre leur nez dans un déchiqueteur. Je me souviens, en outre, d’une famille de cochons d’Inde qui fut, telle une petite paillote sur le balcon, touchée par une pièce d’artifice lors de la grande fête de Nouvel an. Bagdad n’était rien comparé à cela.

En règle général, l’enfant enregistre la perte du cochon d’Inde beaucoup plus tragiquement que la perte du grand-père, parce que des cochons d’Indes sont plus chou, et à tous points de vue, plus à plaindre. Mais cela ne vaut que pour leur propre animal. Quand les enfants racontent leur perte douloureuse aux amis du même âge, ceux-ci, sans-cœur, se moquent seulement d’eux.

« Maman est dans la cuisine et ne dit rien. Papa regarde à travers de la fenêtre et ne dit rien. Je pensais que Lulu dormait, mais elle ne dormait pas. »

Pendant toute une journée, la fille de madame Beere racontait la mort de son cochon d’Inde et tapait sur les nerfs de tout le monde.

« Quel âge avait-il ? Avait-il une inflammation du cérumen ? Demande à ta mère, elle t’achètera sûrement un nouveau. », ricanaient les autres enfants dans la colonie des jardins ouvriers, faisant encore plus pleurer la fille de madame Beere.

Des enfants sont apparemment incapables d’avoir pitié. Moi, par contre, j’écoutais l’histoire de Lulu dans ses moindres détails, plusieurs fois de suite, sans ricaner une seule fois, et je présentais même, demi-sincèrement, mes condoléances. Lulu avait eu trois ans. En jouant, elle avait avalé de travers un petit homme Playmobil. Je n’avais pas bien connu Lulu, et ne l’avais vu qu’une fois dans le jardin de madame Beere. La fille de madame Beere y avait ramené son cochon d’Inde de temps en temps. A l’époque, Lulu avait l’air complètement surmené. Elle se réjouissait probablement de l’air frais, mais ne savait absolument pas quoi faire avec cette soudaine liberté. Un cochon d’Inde n’avait pas de mission et pas de place dans le cycle de la vie d’un jardin ouvrier, ainsi que dans la chaîne alimentaire naturelle. Personne n’en avait besoin – seulement l’enfant. Lulu tournait allègrement et sans raison sur le terrain, et – tellement gagnée par l’enthousiasme de la réussite de sa vie – elle chiait sans arrêt.

Lulu est morte – 2 (Wladimir Kaminer “Mein Leben im Schrebergarten”)

C’est l’arrière-saison. Ma foi… Si les bouddhistes ont raison avec l’idée de la réincarnation, je ne souhaite à personne d’être réincarné en mouche du vinaigre. Elles ont une vie fébrile et elles ont un look de merde. Il est nettement mieux de renaître comme quelque chose de croustillant, éternellement jeune et aimable. Mais qu’est-ce que ça peut être? Des bâtonnets de poisson, peut-être? Effectivement, beaucoup d’enfants et même quelques adultes les aiment bien ; en même temps, ils peuvent facilement passer 100 ans dans le congélateur. J’ai déjà vu des bâtonnets de poisson qui étaient, d’après leur étiquette, plus âgés que le congélateur dans lequel ils étaient posés. Tout de même, ils avaient encore l’air croquant. Mais quand on les décongelait, ils sentaient le poisson. Qui, déjà, veut sentir toute sa vie le poisson sans être un. À vrai dire, des bâtonnets de poisson ont un goût de carton et ils ne sont pas beaux. Les enfants les aiment quand même. Ils ne les aiment pas pour des qualités particulières, mais du fond du cœur, simplement, comme ça. Le véritable amour est toujours déraisonnable ; il naît par dépit, en dehors de tout propre avantage. C’est pourquoi le goût des bâtonnets de poisson ne joue absolument aucun rôle dans cet amour. Ils se font dévorer, dans le plus grand carnage, avec du ketchup et de la moutarde.

Dans le temps jadis, quand les trois générations se voyaient encore régulièrement et étaient réunies à table lors du petit-déjeuner, du déjeuner, et du dîner, les enfants pouvaient adresser leur amour directement aux parents. Dans une société fondée sur le rendement individuel, les générations ne sont plus tributaires les unes des autres. Elles ont pris des précautions en se capitonnant sous forme d’assurance dépendance, elles dérivent de plus en plus. À tel point que les parents ne jouent presque plus aucun rôle dans la réalité de leurs enfants. Leurs propres premiers contacts avec la vie et la mort ont lieu au-delà de la famille. Les bâtonnets de poisson remplacent la première expérience amoureuse. Le grand-père était, jadis, responsable du  premier contact avec la mort. Celui qui était blessé au genou au cours de la guerre et qui, à moitié sourd, toussait en râlant. Le grand-père qui, lors du repas, avait toujours eu la place d’honneur à la table et qui, un jour, crevait.

Ensuite, il était couché sur exactement la même table, en habit de cérémonie et inhabituellement calme, le visage blanc comme un linge, il était libéré en guise d’adieu ; et il faisait que la dernière génération ait eu leurs premières expériences frissonnantes avec la mort. Mais depuis qu’on transbahute les grands-Peres dans des maisons de retraite dès qu’ils montrent un signe de faiblesse, c’est le cochon d’Inde qui a repris le rôle du grand-père dans la plupart des ménages.